Manifestation destiny : analyse critique d’un concept fondateur des USA

En 1845, John L. O’Sullivan écrit que l’expansion territoriale des États-Unis relève d’un droit « manifeste ». Pourtant, le Congrès refuse d’annexer le Texas pendant près d’une décennie, redoutant l’escalade des tensions avec le Mexique et la question de l’esclavage. L’expression « Manifest Destiny » ne figure dans aucun texte de loi fédéral.Les manuels scolaires américains du XXe siècle présentent ce principe comme une évidence historique, alors que des voix discordantes s’élèvent dès le XIXe siècle, tant chez les opposants politiques que dans la presse abolitionniste.

Aux origines du Manifest Destiny : entre idéologie et expansion territoriale

Au milieu du XIXe siècle, la notion de manifest destiny émerge dans les pages du United States Magazine and Democratic Review, portée par la plume de John Sullivan. Ce n’est pas une doctrine gravée dans le marbre, mais une conviction qui imprègne alors la société : les États-Unis auraient reçu, par une sorte de mandat providentiel, la tâche d’étendre leur modèle sur l’ensemble du continent nord-américain.

La conquête de l’Ouest s’appuie sur deux ressorts majeurs. D’un côté, l’héritage puritain et le mythe de la city upon a hill entretiennent l’idée d’un exceptionnalisme américain : les colons se veulent porteurs d’une mission civilisatrice, qu’ils justifient par une lecture calviniste de l’histoire. De l’autre, l’expansion territoriale s’incarne, concrètement, dans l’avancée constante de la frontière, concept qu’analysera plus tard Frederick Jackson Turner dans son célèbre essai sur la signification de la frontière.

Pour donner la mesure des territoires concernés par le manifest destiny, voici quelques exemples décisifs :

  • la Louisiane, acquise en 1803,
  • le Texas, pris au Mexique,
  • l’Oregon, la Californie, l’Arizona, le Nouveau-Mexique, le Nevada, l’Utah, le Colorado ou le Wyoming,

avec pour revers immédiat la dépossession des peuples autochtones et l’effacement des souverainetés mexicaines. La doctrine Monroe avait déjà ouvert la voie en affirmant la légitimité des Américains à tenir les Européens à distance du continent, préparant ainsi une expansion qui, sans encore se dire impériale, en portait tous les germes. Le manifest destiny s’impose alors comme l’un des socles idéologiques de la nation américaine, articulant ambitions géopolitiques et construction identitaire.

Quels héritages et controverses pour la société américaine contemporaine ?

Difficile d’ignorer la persistance du manifest destiny dans l’imaginaire politique américain. Sa trace s’entend dans les discours, des interventions militaires à la promotion du soft power. Ronald Reagan, dans les années 1980, remet sur le devant de la scène la « shining city upon a hill », recyclant le vieux mythe d’une mission universelle propre aux États-Unis. Plus récemment, Donald Trump a puisé dans ce répertoire pour légitimer une politique extérieure oscillant entre repli nationaliste et affirmation d’une domination sans complexe.

La politique étrangère américaine s’inscrit dans le sillage de ce concept. Du Plan Marshall aux interventions en Iraq ou en Afghanistan, l’argument de la mission civilisatrice ressurgit, parfois dissimulé derrière le langage du droit ou de la démocratie. Kamala Harris et d’autres figures actuelles réaffirment cette destinée singulière, tout en devant composer avec les revers de l’histoire : Vietnam, Canal de Panama, opérations en Amérique latine ou en Asie.

Les débats internes se tendent autour de la mémoire coloniale, des conséquences pour les peuples autochtones et du rôle que l’Amérique doit jouer sur la scène mondiale. Pour illustrer la persistance de cette idée, il suffit de regarder comment le soft power, l’American Way of Life ou la diffusion des valeurs via la culture et l’économie poursuivent la logique d’une vocation universelle.

La société américaine reste traversée par une tension permanente : faut-il se replier sur soi, dans la lignée de la doctrine Monroe, ou continuer à revendiquer un leadership mondial ? Ce balancement nourrit les controverses, obligeant à repenser sans relâche les limites et les dérives d’un concept qui, bien loin d’être relégué au passé, façonne encore le réel politique et social.

Le manifest destiny n’a rien d’un vestige poussiéreux : il continue d’inspirer, de diviser, et de susciter des débats brûlants sur l’avenir d’une Amérique qui n’a jamais cessé de s’interroger sur sa propre vocation.

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